Eze & Victor Hugo...

Publié le par Xavier Cottier



Il est, selon moi, un critère de beauté et d'intérêt d'un site qui, à l'inverse de beaucoup d'autres, ne vulgarise ni ne rend médiocre son objet.


La comparaison est inopérante. Ainsi, dire qu'Eze ressemble au Mont Saint Michel est aussi indigent qu'assimiler Bruges à Venise.


L'exagération, quant à elle, conduit à d'irréparables errements. Eze, le plus beau village de France, par exemple. Clamée, en général par ceux qui en éradiquent la moelle, une telle assertion fait fi avec légèreté d'autres fiertés de clochers qui, après tout, en valent bien d'autres qui ne voisineraient pas avec les métropoles ou les stations balnéaires à la mode.


La spécialisation. "Eze...", lit-on à l'entrée de la Place du Centenaire : "Village de l'Art et de la Gastronomie". Que viendraient donc faire ici les aveugles et tous ceux qui n'ont pas fait d'Epicure leur maître?


Non à tout cela. Plutôt, tentons de ressentir ce qui fait d'Eze un lieu particulier. Au fil des années, je crois l'avoir trouvé par un biais qui pourrait s'appliquer à bien d'autres lieux.


Le monde, depuis l'aube des temps, a fait jaillir de son sein des hommes et des femmes dont la vocation a été, est et sera d'être UNIVERSELS. Artistes, le plus souvent et, ce, dans les disciplines de toutes les Muses réunies mais aussi philosophes qui, tous, répondent à cette noble définition de "La Nuit des Rois" de William Shakespeare :


"Il en est qui naissent grands... et d'autres qui conquièrent les grandeurs..." (Acte III, scène 4)


Précisément, en voilà un! Shakespeare. Aussi peu anglais qu'il est possible dans ses scènes d'Italie, de Danemark ou si oniriques qu'elles lui font déclarer dans la "Tempête" :


"Nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie, un somme la parachève."

Qui ne rêve de voir monter à Eze les "Songes d'une Nuit d'Été" ou "Roméo & Juliette"? Mais il est vrai que l'on a pu entendre ici que "L'Art ne rapporte rien"! *


Nul mystère, pourtant. Le premier des traducteurs de Shakespeare n'aurait pas pu être mieux trouvé : Victor Hugo. Son illustrateur aussi et j'en viens à mon équation.


Eze semble ne devoir mériter que l'Universel et le meilleur que cette énergie planétaire ait pu produire.


Ainsi, ce dessin qui figure en tête de ce petit essai, me semble mieux figurer qu'aucun autre la vraie nature d'Eze. Claire et obscure, monolithique et pourtant légère, clairement mystérieuse et telluriquement implantée comme une aiguille sur la chair de la terre.


Victor Hugo, lui qui disait "J'habite l'azur noir", n'est jamais venu à Eze, certes, mais au fil d'une œuvre vite tracée, comme il l'a fait avec les mots, l'universalité de son message vient s'appliquer tel un calque à une réalité, la nôtre, qui ici diffère d'ailleurs. La beauté vient de cette différence. Bien sûr, il s'agit de Saint Malo, mais est-il interdit de rêver, également en lisant cette description que je voudrais d'Eze et qui, finalement, le devient :

"De masure à sorcière il n'y a pas loin. Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons, des nez et des sourcils. La lucarne est l'œil, borgne. La joue, c'est la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l'ancienne civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à cette architecture."


En un mot, cherchez l'illustrateur idéal d'un lieu, qu'il fût doté d'une plume ou d'un pinceau, et vous saurez où vous êtes.

A Eze, théâtre d'ombres, nous sommes chez Hugo et Shakespeare.


* Il y a plus de trente ans, sur le parvis de l'Eglise d'Eze, j'ai pu assister à l'une des plus belles représentations du "Don Juan" de Molière à laquelle il m'ait été permis d'assister et donnée par la Compagnie Bernard Fontaine. Mais, il est vrai, il y a plus de trente ans...

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