La Chute de la Maison Usher

Publié le par Xavier Cottier

 

    L'un de mes plus fidèles lecteurs m'a demandé un jour si l'on peut dater les maisons d'Eze. Cette question pertinente m'a encouragé à emprunter l'un des titres de nouvelles d'Edgar A. Poe, "La Chute de la Maison Usher".

 

        Pour ceux qui ne l'aurait pas lu, il s'agit d'une demeure qui, au fil de péripéties étalées sur le temps, s'avère dotée dont on ne sait quelle autonomie, si ce n'est vie, permettant de lui prêter des sentiments, si ce n'est jusqu'à des actes.

 

        Or, les maisons d'Eze, de leurs dates de naissance, jusqu'à leur fin - qui s'accélère à mesure que l'on veut la retarder, à l'instar de certaines femmes qui, se croyant vieillies, se chargent du fardeau de je ne sais quels liftings et autres artifices coûteux!- ont cette pudeur qui consiste à se farder pour cacher, sous la poudre, l'outrage des ans.

 

        L'affaire demeure malgré tout assez simple dès que l'on recourt à la logique, au pragmatisme et aux constatations de ceux qui nous précédèrent.

 

        Ainsi, premier fait acquis : les gravures ou photos tardives du XIXe siècle nous montrent le visage inchangé du village. Parlons plutôt de sa silhouette et arrêtons-nous il y a dix ans car depuis les atteintes furent légions.

 

        Ceci dit, il reste les preuves tangibles. Pour ce faire, nous avons le cadastre. Document avant tout fiscal, celui d'aujourd'hui, en ses limites horizontales (faisant alors fi des surélévations intempestives et agrandissements du même acabit) pourrait être calqué sur celui impérial à la seule exception près que les propriétaires des lots sont à quatre-vingt-dix pour cent différents de ceux d'alors. Mais là n'est pas la question. Ou plutôt, hélas, ne l'est-elle plus...

 

        En ce qui concerne à proprement l'habitat, pour ne pas dire l'urbanisme (bien que ce terme fût intrinsèquement applicable à la ville, ce que nous ne saurions être), deux sources distinctes s'offrent à nous.

 

        La recherche d'abord. Je citerai ici Charles-Alexandre Fighiera et les anonymes architectes qui vécurent ou travaillèrent en ce lieu. Or, chacun, à son tour, a pu voir dans la base du village, c'est à dire en ses primitives strates, les reliquats, pour ne pas utiliser le terme de reliefs, d'appareils de murs vraisemblablement romains ou, dans tous les cas, édifiés à partir du Ier siècle après JC. La Turbie, village voisin et apparenté, en témoigne à chaque angle de maison jusqu'à son trophée retravaillé, dit-on, par les Lombards, ce qui est vraisemblable. Eze connaissait une implantation romaine, d'essence militaire, aux mêmes temps et tant la pierre des Macrinius, siégeant à la chapelle des Pénitents que la découverte de vaisselle votive Grecque au pied du village,témoignent de cette évidence. En outre, des vestiges de murs postérieurs mais antiques demeurent sur les chemins d'abord de ronde puis devenus itinéraire de la procession du 15 août, fête paroissiale, qui trouvent leur assiette principalement sur le fond appartenant aujourd'hui à la Chèvre d'Or.

 

        Il serait intéressant, à cet égard, de dater la carrière qui se trouve à l'est du village, surplombée par l'actuel cimetière et qui, d'après son degré d'érosion et de "patine", ne semble guère plus récente que les périodes que je viens d'évoquer.

 

        Il y a une trentaine d'années, c'était installé à Eze un architecte Danois qui m'avait confié son intention de confectionner une maquette visualisant les strates du village car, selon lui, des couches successives d'habitats s'étaient accumulées sur une base à tout coup romaine. C'était aussi l'avis d'Edouard Berri qui publia plusieurs articles sur le sujet.

 

        La chapelle des Pénitents Blancs est donc loin d'être le monument le plus ancien d'Eze. Le quartier du Castrum, aussi dit Lou Sublie, qui s'étend de la Placette jusqu'à la rue de l'Eglise, est vraisemblablement le plus ancien d'Eze et, monté sur une infrastructure des premier, second et troisième siècles, aurait engrangé de nouvelles surfaces habitables, généralement de nature fortifiée, jusqu'au dix-septième siècle, époque à laquelle le village semble se figer dans ses limites actuelles.

 

        De nombreuses idées reçues émaillent les récits les plus savants (je pense ici au site, au demeurant excellent, du Conseil Général qui laisse pourtant entendre que le premier lieu de culte aurait été, précisément, la Chapelle des Pénitents). Il n'en est rien, sachant de source écrite, qu'au lieu de l'actuelle église paroissiale, s'étendait un plus grand édifice qualifié d'Abbaye, dirigée par un Prieur. Il aurait pu être contemporain du château, en fait une forteresse, sans doute achevée au douzième siècle.

 

        De plus convient-il de ne pas se laisser égarer par les dates qui ornent les frontons de porte. Celles-ci correspondent aux restaurations qui s'y emplacèrent et étaient indiquées davantage pour flatter leurs propriétaires que pour situer leur origine dans le temps. Hier comme aujourd'hui, par temps de crise, convenait-il d'avoir l'air "nouveau"!

 

        Des moyens existent pour cartographier les tréfonds. Le pays est précurseur en la matière alors même que l'EDF dispose de la technologie qui a permis, sans effets destructeurs, de sonder les pyramides d'Egypte et bien d'autres lieux. Mais ne comptons pas sur les efforts de nos administrateurs, à quelque échelon qu'ils appartiennent, pour mobiliser ces capacités alors qu'il est plus aisé et flatteur de concourir, alors que nous manquerons d'eau un jour, à la compétition surannée des "villes fleuries". Non plus, toujours sur les mêmes, pour solliciter notre intégration au patrimoine mondial tel que répertorié par l'UNESCO, alors qu'yeux et esprits se referment au passage des invisibles cadavres peuplant le champ d'horreur du mauvais goût et de l'inculture.

 

        Nos maisons vivaient. Maintenant elles survivent. Elles luttent contre les termites aveugles et sourds qui sapent leurs fondations et, à l'instar de celle nommée Usher par le fulgurant Edgard A. Poe, les dévoreront par absorption. La maison finale de l'Ezasque est sa tombe, ceci est vrai pour chacun d'entre nous, mais il y a ceux qui le savent et ceux qui feignent de l'avoir oublié. Ces derniers sont, pour moi, déjà morts. Requiat in pace!

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