George Sand à Eze...
Quiconque, voulant évoquer la question autrefois controversée de la littérature féminine ne pouvait manquer de citer George Sand. De ses cigares, à sa mise d'homme, tout ne pouvait que faire scandale. Moins, sans doute que son oeuvre et ses amants. De la première sourd toute la France des querelles non encore pacifiées qui, de Paris vers la province et vice-versa, balançait entre révolution, restauration, empire et démagogie. De ceux-là, des hommes toujours frêles mais créateurs, Chopin ou Musset, amis ou amants à l'époque la frontière n'est pas si rigide, porteurs de ce vrai romantisme presque maladif et toujours morbide. Ce ne sont que départs, adieux et voyages.
Racine n'a pu écrire cet aphorisme pour elle mais il lui va si bien : "Elle flotte, elle hésite; en un mot, elle est femme"Athalie, 3, 3,
Nous savions tous que sa déception du genre humain l'avait conduite au village d'Eze mais je crois que son évocation n'avait jamais été citée de façon complète. Elle le mérite pourtant et l'on y retrouve tout son style, sans doute l'un des meilleurs de l'époque n'en déplaise aux critiques du temps.
Elle publie chez Calmann Levy en 1877 "Nouvelles lettres d'un voyageur". Dès le titre, le ton est donné. Cette femme de la levée de tous les tabous ne tombe pas dans le piège factice et ridicule de la sémantique politique et correcte qui, personnellement, me rappelle la différence entre un kilo de plume et un kilo de plomb. Aujourd'hui elle ne s'intitulerait pas "écrivaine" car en 1877 elle est un voyageur. Belle leçon car elle est George Sand.
D'abord, la voilà arrivant par la Corniche. D'emblée, le ton de la journée est donné :
"Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici, la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout est lumière; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers, les îlots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation de ses pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à chaque pas un décor magique."
Travail de peintre ou d'aquarelliste. Puis, au premier plan, voilà qu'elle découvre Eza :
"Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet, le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée; mais ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives : c'est une terre, c'est la Corse..."
Puis d'achever son récit d'une phrase qui m'enchante :
"Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides, qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du Monte-Grosso à l'oeil nu : mais passer, car il faut bien passer par là sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste."
Un peu d'imagination et voyons notre écrivain, accompagné de son ami Nadar et prenant ce jour, puis d'autres car forcément elle aurait pu trouver une petite maison nichée au faîte du village, la photographie du "pain de sucre" tenant lieu de toile de scène à George Sand.