Un Guide de plus...

Publié le par Xavier Cottier

 

 

Couverture de "Voyage en France" d'Ardouin-Dumazet, Ed. Berger-Levrault - Paris -
Bibliothèque Société Muséale Albert Figuiera

 

 

    Nous sommes en 1909, l'année de la publication du fascinant ouvrage de Sabine Baring-Gould (voir nos entrées précédentes).

   La mode est aux voyages. L'auteur, imitant en cela son plus illustre et savant predecésseur, Elisée Reclus, publie en soixante "séries" l'intégralité de ses voyages en France.

    Ardouin-Dumazet ne prétend pas faire là un guide national, ni même et surtout un traité de géographie; plutôt nous fait-il partager des anecdotes et impressions de voyage.

    Quant à Eze, sa description est amusante et je déplore qu'il n'ait pas retranscris dans cette réedition celle qu'il avait faite trente-cinq ans plus tôt. Mais ne nous dit-il pas que "...Èze n'a pas changé..."

     Sa vision n'est certes pas flatteuse : maisons déjetées, croulantes... mais il la compense par d'autres plus poétiques et moins conformistes.

"Là-haut, faisant corps avec le rocher, de mêmes teintes brûlées, voici Èze. J'hésite à monter, car le soleil est chaud déjà. Et cependant il serait bon de refaire à trente-cinq ans de distance ce chemin capricieux, ardu, aux brusques lacets, grimpant sous les caroubiers au feuillage métallique et les oliviers tamisant la lumière, jusqu'à cet étrange bourg formé de maisons déjetées, croulantes qui bordent des rues étroites, dont le rocher inégal l'orme le sol. Èze n'a pas changé, le chemin ne s'est pas amélioré; sans doute trouverais-je encore l'indéfinissable auberge où je déjeunai jadis, de si grand appétit, d'un anchois, d'olives au sel, d'une poignée de figues sèches et, d'un flacon de vin épais, noir et parfumé. On devient sybarite avec l'âge : ce matin, il me semble que je préférerais déjeuner au bord de la mer lumineuse, dans une de ces réserves où les tables fleuries sont dressées sous les arbres. Et, lâchement, je laisse le chemin montueux d'Èze se détacher au milieu des jardins enchantés, plantés d'orangers, cultivés en giroflées et en oeillets, qui entourent la gare, pour continuer à parcourir la Petite-Afrique. Je reviendrai à Èze par la Corniche."

.../...

"Moins extraordinaire que vu des bords de la mer, moins farouche, moins « nid d'aigle », Èze n'en est pas moins, ainsi dominé, un site fort, étrange et saisissant. Il semble qu'il suffirait d'une tempête pour jeter dans l'abîme les vieilles bâtisses installées sur l'emplacement de l'aire choisie par les Sarrasins pour un de leurs fraxinets. Il couronne une pointe de roc reliée au reste de la montagne par une étroite arête dont la défense était facile et valut à Èze une longue période de paix. Mais si le gîte était sûr, il était incommode, l'eau manquait ; aussi, maintenant que la sécurité extérieure est venue, les habitants désertent peu à peu le refuge de leurs pères et vont construire des demeures nouvelles, plus amples et commodes, entre les champs et les vignes qu'ils cultivent là-haut. Èze, malgré son étonnante situation, arrête moins les regards que l'ensemble même du tableau. Je revois ici avec une netteté saisissante les rivages que je viens de parcourir depuis le cap Camarat, au pied des Maures. Voici ces montagnes sombres, la coupure profonde de l'Argens, les cimes fulgurantes de l'Estérel surgissant au-dessus de leur piédestal de pinèdes, les montagnes de Grasse, la presqu'île d'Antibes, les faubourgs grandissants de Nice. La route de la Corniche, atteignant la croupe que couvrent la batterie des Feuillerins et le fort de la Drette, replie ses lacets au sud-ouest, en longeant les pentes du mont Fourche. La belle chaussée continue à suivre jusqu'au col des Quatre-Chemins le tracé de la voie Aurélienne, vénérable artère, si solidement établie que, pendant tout le Moyen Age, puis jusqu'aux temps modernes, on n'eut pas d'autre moyen de communication par terre entre Nice et 'l'Italie. Ce qui avait suffi aux chevaux de selle et aux mulets ne pouvait convenir aux armées de Napoléon, avec leur artillerie et leurs équipages ; l'Empereur reprit l'oeuvre romaine et, à partir de I8o6, fit tracer au sommet de la première assise des monts la chaussée qui demeure une des plus belles oeuvres du dix-neuvième siècle."

    Ce récit conserve une constante qui émaille pratiquement tous les écrits qui précédèrent ou suivirent. Il est loisible, à leur lecture, de constater que rares sont ceux et celles qui, vraiment, s'arrêtèrent à Eze. La plupart du temps ceux qui eurent ce "courage" sont des anglo-saxons ou des locaux. Ceci eut pour résultat de conférer à Eze une aura légendaire de destruction, de quasi désertification et d'exode due principalement à sa silhouette qui, de loin et encore aujourd'hui, rappelle quelque château mythique longeant les bords du Rhin avec pour bruit de fond le murmure aussi inquiétant que sylvestre des Nibelungen.

 

 

 

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