Un dimanche de 1919...

Publié le par Xavier Cottier

 

Archives Société Muséale Albert Figuiera


Sortie de la messe du dimanche. Nous sommes en 1919. La France sort d'un conflit qui laissa l'Europe exsangue, l'un et l'autre des belligérants pansant ses plaies chacun de son côté. Pour autant, le temps n'est pas au ressentiment; pas encore... chacun de son côté...

    Cette Europe, précisément, est celle des villages qui composent le paysage des routes conduisant au coeur des hommes. Ces derniers sont revenus au bercail. Le français vers ses nombreuses communes, l'allemand qui, de fermes en fermes, ira rejoindre la grand' ville elle-même découpée en atomes communautaires, tel le grand Paris envié.

    A Eze, la question ne se pose même pas. Le bain de sang n'a rien changé et les traits des disparus se reconnaissent sur des visages plus jeunes. Il en va ainsi de tout le continent.

    Le Kronprinz était à Beaulieu, à moins d'une heure de marche et le premier ministre britannique de même. L'Etat-major fringuant se retrouvait au pied des casemates repeintes, juste au-dessus d'Eze et nimbé de l'aura de la victoire il est reparti d'écoles militaires en postes avantageux.

     La vie, la vraie, a repris ses droits. Ainsi, sur cette seule photo, peut-on trouver tout l'éventail politique et social de la France d'alors. Les villages, kaléidoscopes mirobolants, reflètent la vérité : la fraternité et l'illusion qui l'accompagne : la certitude qu'elle durera plus que tout.

    Cette année là, la fille du maire épouse le frère de son fiancé, disparu au sein de la tourmente. Cela n'exacerbe nullement le nationalisme bien au contraire puisque sa seconde fille convolera, toujours en 1919, avec un homme de bien venu de sa lointaine Egypte, Mohamed Sultan Bey. Un peu plus tard, le parrain du drapeau sacré sera Suédois, Prince de son état. La revanche de Fersen, même si Guillaume, fils de Roi, est d'origine française.

    Sur les visages, presque tous, un reliquat de crainte dissimulé par les larges bords des chapeaux de feutres gris et noirs. Les noms, chers à Proust, les rapprochent, les prénoms aussi même si leurs convictions divergent. Sur cette image saisissante d'un dimanche de 1919, le seul vrai républicain est sans doute le garde champêtre, convaincu de sa mission. Les uns espèrent, mais quoi... les autres désespèrent, mais de quoi... Pourtant, unanimité de l'appartenance au clan de ceux qui sont là depuis toujours.

    Un communiste - qui s'en défend -, un socialiste - de même -, un anarchiste, lecteur des bonnes pages de l'Eclaireur, des rêveuses et des impatientes. Derrière l'objectif, l'indifférent qui ne sait pas qu'il n'aurait pris qu'un cliché sans importance si les fruits empoisonnés de la guerre n'avaient pas mis tant de temps à mûrir. Aujourd'hui, une unanimité d'affection commune relève de l'archéologie sociale, si nombreux sont les ferments de division organisée, de souhait concerté de voir les scènes paysannes reléguées au magasin des accessoires,  mutant les studios de la Victorine en laboratoire sociologique, si ce n'est archéologique et les chambres noires des appareils à soufflets de contenir nos rêves les plus fous.

    Je ne souhaite pas que ces hommes et ces femmes reviennent; ce serait les tuer. Les tuer? Mais ils sont morts? Bien sûr que non...

 

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