L'Abbé, l'Artiste et le Juge...

Publié le par Xavier Cottier

Unité de temps et de lieu. La pièce pourrait s'appeler : l'Abbé, l'Artiste et le Juge.

Le temps. L'année 1953. Le lieu. La Chapelle des Pénitents Blancs.

L'Abbé Bonifassi n'est pas adepte de Saint Sulpice, aussi à l'image de beaucoup des siens à cette époque, décide-t-il de faire re-décorer la Chapelle des Pénitents que nous évoquerons, plus tard, pour en faire un historique plus détaillé.

M. le Doyen Prudent Bonifassi
Archives Société Muséale Albert Figuiera



Cette affaire n'est pas sans rappeler Jules II et Michel Ange s'il ne s'était s'agit plutôt d'une simple affaire de malentendus.

Le Doyen Bonifassi, après l'Abbé Rosso, prêtre austère mais non sans mérites, veut rendre une nouvelle jeunesse à ce lieu de culte où ne se pressent plus les fidèles. Certes, vers les six heures du matin, pouvait-on entendre la petite cloche frêle nous dire que l'Abbé disait sa Messe mais c'était tout

Futur rédacteur d'une excellente brochure sur l'histoire d'Eze (éditée en 1964 à compte d'auteur) et vrai défenseur des intérêts matériels et spirituels de la Paroisse d'Eze - ce que ne furent nullement ses successeurs, bien au contraire- l'Abbé Bonifassi se trouve rencontrer un excellent peintre : Bernard Leclercq. Ce dernier est un peu dans la tradition des Champin, qui croquèrent le Comté en long et en large, c'est à dire un vrai dessinateur, travaillant dans des tons presque monochromatiques et révélant une vraie nature de paysagiste. Son sens de la perspective est admirable et, disons-le tout net, assez rare.

Bernard Leclerq au travail
Archives Société Muséale Albert Figuiera


L'Abbé lui commande cinq toiles soit une descente de croix, une flagellation, une nativité, l'Annonciation et une mise au tombeau devant orner le choeur et les panneaux latéraux de la Chapelle dite également de la Sainte Croix.

Il lui est donné un mois pour ce faire. C'est bien peu et ce qui devait arriver est arrivé. Happé par le rythme alors incroyablement dense de la vie diurne et nocturne du village, l'Artiste n'est pas vraiment prêt au moment fixé verbalement entre les deux hommes.

Quinze mois se sont déjà écoulés.

Si fait. Monsieur l'Abbé en a, entre-temps, trouvé un autre artiste. Michel Marie Poulain.

Dieu sait pourtant que celui-ci est loin des canons de l'église mais il a pour mérite d'être à l'heure.

Je revois encore la lourde silhouette de Michel Marie Poulain, autre excellent peintre, qui, "dénoncé" par la presse du temps, a rédigé un ouvrage au titre tapageur de "J'ai Choisi Mon Sexe". N'en disons pas plus, la confusion est alors générale. ^

Michel-Marie Poulain
Archives Société Muséale Albert Figuiera

Le peintre Bernard Leclercq se voit interdire l'accès à la Chapelle et l'Abbé Bonifassi exerce un droit de rétention sur ses toiles, occasionnant ainsi un litige civil qui sera porté par devant les tribunaux.

Les prétentions des uns et des autres sont les suivantes. L'Artiste a, certes, reçu 17.000 francs mais sa facture s'élève à 195.000 francs. L'Abbé Bonifassi excipe de ce qu'il a offert à Bernard Leclercq le gîte et le couvert mais auxquels ce dernier attribue la nature de libéralités.

Les griefs de M. le Doyen Bonifassi sont les suivants :

  1) Bernard Leclercq a utilisé la Chapelle des Pénitents pendant treize mois comme atelier privé (de nos jours, s'il eût quelque appui familial et bien placé, politique voulons-nous dire,  nul doute que Bernard Leclercq n'aurait pu se voir opposer un tel argument!).

      2) Il s'est servi de la sacristie comme chambre à coucher. (itou, en tous cas pour l'église et ses annexes).

      3) Il n'a pas réglé les notes d'électricité.

      4) Il s'est chauffé au pétrole et doit l'achat du précieux carburant.

      5) Des cadres anciens ont servi à encadrer ses toiles.

       6) Il a été invité 126 fois par le curé et qu'à ces diverses occasions furent bues 200 bouteilles de vin de Saint Jeannet et de la Gaude!

       7) Cent kilos de boulets et 2 tonnes de bois de chauffage lui ont été fournis.

   Nous connaissons la suite. Tragique dilemme qui se solda par le départ de Leclercq ce qui est regrettable. (Notre société  fait remarquer au public que ses fresques profanes, ornant les murs de l'établissement "Chez Justin", sis la Placette, ont été occultés et, vraisemblablement éradiqués, à l'image de la politique globale de ses "gestionnaires").  Aujourd'hui, tous ont disparu d'Eze et le fait pour être naturel n'en est pas moins navrant sachant que de Clochemerle nous sommes passés aujourd'hui à Clochem...

L'Abbé Bonifassi est représenté par Maître Carlin du Barreau de Nice; le conseil de Monsieur Leclerc est Maître Mengeon.

Ils se retrouvent face au Juge des référés qui donne raison à l'Artiste au sens où "le client étant en possession de l'oeuvre sans la volonté de l'artiste, celui-ci peut en exiger la restitution... (le client) qui n'a pas le droit de prendre possession de oeuvre en dédommagement du prix payé." Nous sommes proches de la jurisprudence du peintre Bonnard à qui la jurisprudence a attribué -et en général à tout artiste- un droit de suite sur ses oeuvres.

Le Maire, André Gianton représenté par Maître Bargenelli ainsi que Michel Marie Poulain, sont dits hors de cause. Les toiles sont mises sous séquestre entre les mains de Monsieur Roux, greffier. Celui-ci est également maire de Tourette-Levens, cela ne s’invente pas !  La presse locale exulte.

Soyons juste. L'excès de zèle de l'excellent Abbé Bonifassi est à mettre au compte du véritable amour qu'il portait au patrimoine religieux mais également profane de notre commune ainsi qu'à ses habitants. Le retard dans la livraison est, quant à lui, à mettre au compte de la vraie nature d'artiste de Bernard Leclercq qui avait trouvé en l'Eze "profane" un sujet d'inspiration beaucoup plus intéressant, à ses yeux, que l'intangible composition de scènes bibliques.

Sont bien plus condamnables les errements des successeurs de l'Abbé Bonifassi. Sont bien plus condamnables les uns et les autres qui n'ont su retenir tant l'Artiste Bernard Leclerc que ses oeuvres. Marie Poulain, lui, est resté et nous aurons l'occasion ultérieurement de parler du peintre et de ces années soixante qui virent l'art culminer à Eze. Notre maire vient de racheter sa maison et puisqu'il m'a demandé si j'avais connu Michel-Marie Poulain, je suis ravi de l'occasion qui m'est donnée de, peut-être, lui apprendre quelques éléments d'histoire locale. Nous aurons, très bientôt, l'occasion de publier quelques entrées sur Michel-Marie Poulain et son amie Colette Richter qui accompagnèrent la jeunesse du rédacteur des présentes et surent entretenir son amour d'Eze bien au-delà des considérations de célébrité et de notabilité. Mais il est vrai qu'alors on ne parlait pas de "people", mais n'est-il pas vrai que Nice venait alors de rejoindre la France depuis moins de cent ans?Quelques décennies suffirent donc pour "peopoliser" notre humble communauté qui, dès lors, constitua une attraction pour une "gens" bien différente de celle de ces très riches heures qui ne semblent poussiéreuses et naphtalinées qu'aux yeux et aux nez de ceux et celles qui, à cette époque, ne pouvaient la côtoyer que de très loin; et encore...

Que chacun se rassure. Il y a bien longtemps qu'à Eze les polémiques ne sont plus d'ordre artistique. Quant aux tribunaux, ils connaissent d'autres espèces qui ne relèvent pas du domaine fascinant de la rencontre, aujourd'hui impossible, du goupillon et du pinceau.

 

 

 

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