Eza, l'impossible "autarcie"...
Archives de Turin
Notre région et singulièrement le village d'Eze lui-même, passe à tort pour une "station" estivale. Cette expression, au demeurant outrageusement commerciale, fait insulte à tous ceux qui souhaitent retrouver les vrais arômes de la haute période de cette communauté : le Moyen âge.
Le quotidien des hommes et des femmes du temps, tel qu'il fut narré par ces derniers- et souvent par le menu -, fait montre de plusieurs constantes passionnantes.
La première est une nécessité absolue d'autarcie. Le village, moins qu'aucun autre, ne fit exception à cette règle. Elle conserve toute sa force aujourd'hui alors que le nombre d'habitants a doublé à sa périphérie résidentielle et chuté de bien plus de cinquante pour cent en son coeur.
Les Ezasques des XIIIième et XIVième siècles ne pouvaient s'offrir le risque de dépendre qui d'un fournisseur (de pierre ou de chaux, par exemple), qui d'un haut protecteur (la "Communautas" d'Eze s'est très vite libérée de tout joug administratif extérieur -soit en septembre 1414 lorsque les Figuiera occupent le « manor » des Riquier), qui, enfin, d'une seule source de revenus.
Jusqu'au début du XXième siècle, la plupart des ressources en matériaux ou alimentaires étaient produites par les habitants eux-mêmes. Les fours à chaux, à pain, les moulins disparurent dans la deuxième moitié du dit XXième siècle au prix de cette dépendance que créée l'économie de marché, pourtant génératrice de plus de richesses!
La saison hivernale, jadis utilisée pour le repos des hommes, des bêtes et de la nature, est aujourd'hui une longue parenthèse qui voit les habitants changer de résidence, la plupart des commerces fermer et débuter d'importants travaux qui enclavent la dernière poignée de résidents en obstruant voies principales ou annexes.
Un tel régime au temps des premières années de la Nice Savoyarde, soit à partir de 1388, aurait conduit à une mort irrémédiable l'ensemble des villes, bourgs et villages du Comté.
La seconde constante est ce que nous pourrions désigner comme: les services. Elle est d'ailleurs liée à l'autarcie. Chaque habitant, chaque famille, dirons-nous, se voyait confier une tâche correspondant à ses attributs naturels ou vocationnels. Les trois niveaux de l'activité économiques se retrouvaient à Eze.
Le secteur primaire : agriculture, pêche, exploitation forestière et minière est, bien sûr, le mieux représenté ici. Terres en fermage, élevage ovin, bovin et caprin, pêche vivrière, coupe du bois (génératrice de ressources fiscales) et taille de la pierre et confection de chaux.
Cette dernière s'applique d'emblée au secteur secondaire ou de transformation. Il était le fait le plus souvent des "itinérants" pour, notamment, la confection des meubles (en général des Compagnons venus de France) ou la construction (d'Italie).
Le dernier secteur, celui des prestataires de services est sans doute le second à Eze. J'y inclus les deux notaires, les chirurgiens (en général également deux), les "procureurs", sortes d'avocats de la communauté présentant la cause de cette dernière par devant les juridictions banales ou plus éminentes (tel que le Sénat de Nice ou le Tribunal du Sel).
Ce que nous nommons la « régression moderne » est ce phénomène qui faisant d'un territoire un lieu de villégiature et rien de plus, rend impossible toute vie réelle en son sein. Les textes du Moyen âge frappent pour bien des raisons mais la principale demeure ce perpétuel échange qui marquait le quotidien de chacun.
En ce milieu d’été et à l'heure où nous écrivons, seulement vingt à vingt-cinq personnes résident au sein du village. Elles auraient été plus de trois cents il y a six siècles! La commune compte aujourd'hui trois milles habitants au prix d'une poussée démographique urbanistique et artificielle. Pour autant, les "services" qui existaient il y a si longtemps et encore il y a peu (jusqu'aux années 1980) ont disparu, "marginalisant" ainsi le malheureux Ezasque qui doit se rendre "à la ville" pour aller voir son conseil - ce qu'il doit faire souvent!-, acheter son poisson local pêché en Bretagne dans une grande surface au diable vau vert, nous en passons et des meilleures.
Heureuse aube de l'histoire qui ne légiférait que sur l'essentiel et faisait confiance à l'homme. Nous faisons donc nôtre cette citation de Paul Parisot, espérant que l'avenir lui donnera raison :
"Eze, c'est comme un signe d'opiniâtre espoir et de défi à la médiocrité qui se dresse au dessus de la mer."