Le 14 mai 1746 ...
Il s'agit là d'une cérémonie dont le formalisme est aussi religieux que juridique.
Nous sommes le 14 mai 1746. Le jeune homme - il a 23 ans - est presque intimidé.
Tout est différent à Eze où il est né. Certes, son arrière-grand-oncle n'est autre que Dom Jacques Fighiera, prêtre renommé dans tout le Comté et surtout à Laghet à qui il doit tant et qui lui doit tant. Mais là-bas, la pompe n'est pas aussi ajustée, réglée, huilée et brillante.
Tout commence au Palais épiscopal. Sont présents le Révérendissime Dom Jean-Honoré Nicolai, Docteur ès loi, Chanoine sacriste de la Cathédrale de Nice et Vicaire général du diocèse.
Le petit abbé ne peut imaginer, bien qu'il fût issu d'une famille qui donna des prêtres de renom à la communauté et même au Comté, que vingt plus tard, il sera désigné en qualité de vicaire perpétuel d'Eze.
Pour l'instant, il doit participer, presque subir, l'ordonnancement de la machine ecclésiale. Le Notaire Royal, Antoine-Marie Elena est assis et prend note.
Le même avait reçu, le 26 mars 1744, l'acte emportant constitution de bénéfice ecclésiastique fondé dans l'église d'Eze, sous le vocable de Saint Jean-Baptiste, par Monsieur Jean-Baptiste Fighiera, son frère.
Depuis la mort d'Antoine le père des trois enfants, c'est lui, Jean-Baptiste qui oeuvre en tant que pater familias. Il en a l'autorité, la stature et il le sait. Aussi, attachés aux droits qui en découlent, demeurent ses devoirs, non moins impérieux dont, au premier chef, celui d'aider son frère.
Les 97 livres et 10 sols que représentent ledit bénéfice ne sont pas suffisants pour permettre à Honoré d'être admis aux Ordres sacrés. D'emblée, après un conseil de famille rapide qui s'est tenu à Eze, a-t-il été décidé que Jean-Baptiste va y pourvoir en cédant à titre de patrimoine clérical des terres de valeurs stratégiques non déterminantes que la famille possède au village.
La nature du bénéfice est très particulière. Il est question, localement mais également plus généralement en chrétienté, d'assurer une sorte de sûreté à l'église afin de s'assurer que l'impétrant pourra subvenir à ses besoins matériels sans avoir à recourir aux aides publiques ou ordinales.
Il s'agit en général de bien immeubles et non bâtis. A la mort du religieux (sauf pour certains ordres comme la Compagnie de Jésus) ou du prêtre séculier, le bien revient à son propriétaire originel. Ainsi, la terre "... au lieu dit Conseu, complantée de vignes, de figuiers et d'oliviers et autres arbres fruitiers, en partie arrosable, avec une étable, d'une superficie de 1 "starata" et 10 "naturali" et d'une valeur de 950 livres." appartenait encore à Albert Figuiera, le cinq fois arrière-petit-neveu d'Honoré, plus de 200 ans après l'acte qui nous intéresse aujourd'hui. Elle est l'un des éléments de la garantie de l'église au profit du jeune prêtre.
L'autre bien est constitué par une terre "... au lieu dit La Marina, complantée d'oliviers et de caroubiers, d'une superficie de 2 "starata" et 8 "naturale" et d'une valeur de 700 livres."
Pour finir, une autre terre au lieu dit La Coletta ou Empeirat, complantée de vignes, de figuiers et d'oliviers, d'une superficie d'1 "starata" et de 4 "naturali" et d'une valeur de 600 livres."
Leur revenu foncier est alors évalué à 80 livres. Cette somme n'est pas suffisante, aussi y adjoint-il deux créances sur la tête de "... Monsieur Jean Fighiera, fils de feu Monsieur Annibral...", lesquelles rapportent un intérêt de 5% annuel.
Les témoins sont Messieurs Jean-Philippe et Louis Fighiera, fils de Monsieur l'Avocat Louis d'Eze. Prêtant serment, ils jurent "...qu'ils connaissaient et fréquentaient depuis longtemps le dit Monsieur Jean-Baptiste Fighiera, qu'ils étaient pleinement informés au sujet de ses biens et qu'ainsi, ils savaient et pouvaient affirmer que Jean-Baptiste Fighiera depuis aussi longtemps qu'ils se souviennent a toujours tenu, joui et possédé les dits biens en paix et sans être inquiété en aucune manière, au vu et au su de tous les particuliers du lieu d'Eze, disposant en vrai et absolu patron de ces biens qui sont exempts de toute charge, service [servitude] ou hypothèque."
Témoins matériels dirons-nous, puis viennent ceux de moralité. Comparaissent ensuite Messieurs Pierre Figuiera, fils de Monsieur l'actuaire Joseph et Horace Fighiera de feu Louis-François, du lieu d'Eza, "... lesquels après avoir prêté serment sur les Saintes Ecritures, ont dit et déclaré connaître depuis de longues années les dits Messieurs Fighiera, Jean-Philippe et Louis Frère et savoir qu'ils sont des personnes honorables et de qualité, jouissant d'une bonne réputation et d'un bon renom, qui, pour aucun égard, n'auraient déposé et dit, surtout sous la foi du serment, des choses contraires à la vérité; qu'ils sont en outre solvables, habiles et experts en ce qui concerne le sujet de leur déposition ci-dessus faite; et qu'ils sont publiquement tenus pour tels dans le dit lieu d'Eza et par tous ceux qui les connaissent."
Ref : Archives Départementales des Alpes-Maritimes, série C, reg. 403 (folio 439)