Jacques-Louis David, Horace Vernet à Eze...

La quête des œuvres d’art oubliées, perdues ou volées, constitue une tâche importante des musées de France et d’ailleurs. Pour ce qui concerne Eze – hormis le trésor d’Eze en partie dérobé dans les années 1980 et dont nous reparlerons ici – nombreux sont les auteurs qui se firent l’écho de la présence de toiles du peintre Jacques-Louis David. Quant aux institutions, la dernière en date est le Louvre lui-même en la personne de son Conservateur en Chef, M. Rosenberg qui publia une notice destinée à retrouver la trace de ces toiles.
Les indices sont les suivants et nous mentionnons ici tous ceux, au moins, que nous connaissons et sont de source sure.
1) L’édition du magazine américain « Mentor » dans sa livraison du mois de novembre 1926, fait référence aux toiles de David (nous tenons copie de cette publication à destination de nos membres). Mrs. Ruth Kedzie Wood, journaliste au Mentor, nous fait le récit suivant :
Collection Société Muséale Albert Figuiera
"Nous avons découvert l'église. Le curé et le bedeau, celui des cloches, étaient en train de décorer des saints en porcelaine et de suspendre des étoiles et des roses. Nous avons demandé si cette église avait été bâtie sur un temple dédié à Isis. Le curé a répondu par la négative... Lorsque nous avions suffisamment admiré les décorations de Noël, le prêtre nous a parlé d'une toile offerte à l'église par David, le peintre français si célèbre, en remerciement de l'hébergement qui lui avait été offert à la suite d'un orage, puis de son vol mystérieux et de sa découverte dans une fameuse galerie de Londres."
2) En 1902, Jules Monod publie un ouvrage complet, pour ne pas dire exhaustif, consacré : "Aux pays d'azur, Nice, Monaco et Menton : descriptions, histoire, moeurs, légendes, excursions et promenades, flore et faune, itinéraires, renseignements généraux : guide complet du touriste, littéraire, historique et illustré".
Le chapitre consacré à Eze nous rappelle que l'église a possédé deux tableaux de David en indiquant qu'il s'agissait d'une "Descente de la Croix" et d'un "St-Jean" mais, cette fois, la thèse est celle de leur perte matérielle pour défaut d'entretien.
3) En 1900, Sabine Baring Gould qui est né à Exeter, en Angleterre, en 1834 commence ses voyages en Europe dès l'âge de trois ans et pendant treize années, il ne cessa de parcourir ce continent, en profitant pour apprendre six langues.
Dans son ouvrage : "A Book of the Riviera" (nous tenons copie de cette publication à destination de nos membres), l’auteur fait la description suivante :
"En 1770 la route de la Corniche n'existait pas. David, le peintre, se rendait en Italie afin d'étudier à Rome. Il est arrivé de nuit à Eze et le curé (en français dans le texte) hébergea le jeune artiste, pauvre et aux pieds douloureux. David a retenu son attention, aussi lui donna-t-il une lettre de recommandation à l'intention de l'un de ses parents, le Prieur Fighera (sic) à Rome. Ceci ouvrit de nombreuses portes à David au sein de la capitale du Christianisme occidental et David reçut de nombreuses commandes. En gratitude, il expédia une peinture représentant Saint Jean Baptiste à son ami le curé d'Eze pour sa nouvelle église. Vers l'année 1880, cette oeuvre disparut."
Collection Société Muséale Albert Figuiera
Le Révérend veut plus simplement dire que David ayant enfin remporté le Prix de Rome, c'est sur sa route qu'il a rencontré le prêtre d'Eze, vraisemblablement Honoré-Marie Fighiera, Vicaire Perpétuel d'Eze en 1764, mort en 1791, et se vit offrir une lettre de recommandation à l'un de ses neveux, faisant alors ses études à Rome, sans doute Honoré ou Jacques-Thomas Fighiera.
Il réitère la mention de la vente de l'oeuvre à un citoyen britannique qui l'aurait revendue à la National Gallery de Londres, en indique même le montant : 500 francs. Le problème est que celle-ci n'est pas répertoriée à la National Gallery et qu'aucune trace sérieuse ne semble l'indiquer comme ayant fait l'objet d'une vente. Nous avons recherché à Londres même ces œuvres – alors que nous étions allé voir au British Museum l’argenterie votive grecque trouvée sur la propriété de César-Marie Figuiera – mais n’en avons trouvé aucune trace.
4) Dernière mention, la plus ancienne et sans aucun doute la plus intéressante :
Il s’agit d’une entrée de la Revue encyclopédique [anciennement Annales encyclopédiques]
publiée en 1829 et qui nous donne le récit suivant :
« Nice (le 4 janvier 1829) – Extrait d’une lettre écrite par un de nos collaborateurs.
J’ai eu le plaisir d’accompagner hier MM. Carle et Horace Vernet dans un petit village qu’on appelle Eza…et c’est là qu’on est arrivé dans le but de constater l’existence d’un tableau de David jusqu’ici ignoré, et qui s’y trouve réellement sur le pavé, tout près d’un autel de l’église du village, dans un complet délabrement ; il représente le baptême de Notre Seigneur. La pose de saint Jean-Baptiste est remarquable, ainsi que la tête du Sauveur, qui est parfaitement dessinée ; cette composition rappelle la manière des débuts du jeune David et la première période de son talent ; je parle ici d’après l’avis de MM. Vernet dont le jugement est un guide certain sur cette matière. »
Suit ensuite la description de faits tels que repris plus tard par les auteurs ci-dessus. Le plus notable est que ces hommes déclarent qu’on va leur fournir une lettre permettant d’établir la date de cette « production » de David. Si ce document existe, il doit figurer aux archives municipales sous la section Eze. Ce tableau en mauvais état, tel que décrit par Horace Vernet lui-même (curieusement, notre Société possède une lithographie de cet artiste), aurait dû être inventorié mais, à notre connaissance, ne le fut jamais.
Il est possible que cette toile figurât toujours aux collections du « Trésor » d’Eze laissé en déshérence après son vol partiel. Notre société détient son inventaire (ainsi que des photographies) avant ledit vol mais cette toile n’y figure pas. Il est fort regrettable, c’est le moins que l’on puisse dire, qu’ait survécu un bric-à-brac de mauvais goût et aient disparues des œuvres majeures dont ce/ces David ne sont pas des moindres.