La Généalogie
Précisément, l'histoire est aux faits ce que la généalogie est à la "Gens" : une mesure quantitative dont l'aune est le temps.
S'agissant d'Eze, on n'échappe ni à l'une, ni à l'autre. Aucun fait, ici, qui ne concernât un individu dont les gestes n'aient pu être expliqués par son appartenance à une "famille". Asso, Contesso, Fighiera, Fulconis, May, Gianton, Figuiera, et j'en passe, tous noms qui avant de peupler le cimetière se partagèrent l'un le pouvoir, l'autre la terre (souvent les deux), l'eau - sa propriété ou son usage (jamais les deux) - les honneurs ou les charges (les uns n'allaient pas sans les autres), mais toujours au nom d'une famille commune d'intérêts suivant les périodes. En temps de paix, l'intendance suit. En temps de guerre, on rameute ses troupes et l'on tait, pour un temps, les querelles intestines. Par conséquent, toute tentative d'histoire d'Eze - j'ai dit histoire, pas Histoire - qui prétendrait se passer des hommes se passerait de sens.
La première de toutes les généalogies, source d'histoire, est curieusement non écrite. Un homme de cinquante ans aujourd'hui, à condition qu'il fût pourvu d'oreilles au temps où il faut écouter : celui de la jeunesse, peut être assuré d'avoir entendu un récit qui, s'il remonte à ses grands-parents, est également celui des grands-parents des siens, puis ainsi de suite jusqu'au moment où tout se tait car, alors, l'arbre cache la forêt.
La seconde est, bien sûr, écrite et surtout, disons, au Sud de la Loire où tout était consigné, rédigé, enregistré. Pays de droit écrit, ce Sud a conservé les mille et un détails qui font la fortune des ethnologues et auteurs de la "Vie des Français au Temps de ...".
Votre serviteur fait appel à ces deux méthodes pour recouvrer ce qui, à ses yeux, peut avoir le mérite d'intéresser quelques uns de ses contemporains.
Plus généralement, je reçois beaucoup de questions sur la généalogie. Il est vrai que mon travail a été facilité par le fait que traditionnellement notre famille avait pour usage de tout conserver. Vivre à Eze impliquait (et aujourd'hui plus encore qu'hier) que l'on gardât précieusement toute trace de droit acquis ou cédé, de droit de passage ou tout autre usage portant sur un bien sien. En outre, il convient de rechercher ailleurs ce qui conforte ou, au contraire, infirme ce que l'on pensait acquis et établi. En matière généalogique, la règle est aisée à appliquer. En matière historique, elle est certes plus exigeante.
Convenons-en, le phénomène d'Internet - devenu institutionnel - est une manne pour tous les chercheurs amateurs ou plus éclairés qui recherchent les éléments de leur famille. Le site des Mormons de l'Utah est ainsi l'un des plus consultés au monde. Mais je conseille souvent à ceux qui connaissent la région, la ville ou le village de leurs origines, d'aller voir non seulement les archives mais également les cimetières où telle ou telle pierre tombale sur laquelle figure un nom ou une date leur permettra de ne pas commettre l'erreur assez fréquente de confondre des patronymes et vocables frappés homonymie.
Mais la vraie recette, pour ceux plus jeunes qui ont la chance et le privilège d'avoir encore leurs grands-parents consistent tout simplement à les écouter puis, à l'heure venu où ils auront disparus, recueillir leurs lettres et documents avec autant de respect que s'il s'agissait d'archives royales et d'en prendre connaissance.
Bien souvent, les "anonymes" sont tout autant intéressants que ceux et celles qui sont restés dans l'histoire pour des raisons souvent inavouables ou oubliées. Qui renoncerait à connaître ses ancêtres parce qu'il craindrait d'y trouver des "gens de peu" aurait bien tort. Les fondateurs de la plus ancienne lignée royale d'Europe : les Mérovée, descendaient de bouchers, de même bien d'humbles et de méprisés comptent parmi leurs ancêtres plus de noblesse que dans la nouvelle aristocratie des paillettes et du showbiz.
On ne peut, d'ailleurs, faire d'histoire sans faire de généalogie. Ainsi, Jules César n'est-il compréhensible qu'après que l'on eût appris ses liens de parenté acquis avec Octave, son hagiographe et Brutus, son meurtrier.
A Eze, j'ai trop entendu dire que les familles d'Eze convolaient seulement entre elles, ou même en leur sein, ce qui est statistiquement faux et même une contre-vérité. Mais au fait, parmi tous ceux qui ont écrit sur l'histoire d'Eze, combien pouvaient-ils vraiment aller aux sources familiales? Bien peu, il est vrai.
Enfin, j'indique à mes lecteurs que cela pourrait intéresser que je tiens à leur disposition davantage de liens à ce sujet mais que je ne peux les publier tous tant la matière est riche et diverse.
"Il est parfois difficile de savoir qui, dans une famille, commande : le mari, la femme, la belle-mère ou la cuisinière. Mais le chien de la maison, lui, ne se trompe jamais."
Marcel Pagnol