Reclus, le Voyageur...
L'homme qui a écrit : "Celui qui commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse", fut un géographe et combattant de la Commune de Paris,
Jean Jacques Élisée Reclus, écrivain et géographe
photographie de l'atelier de Nadar - s.d.
plaque de verre
Paris, médiathèque de l'architecture et du patrimoine,
archives photographiques
© CMN
Elisée Reclus
puisqu'il s'agit de lui, se situe aux antipodes de la plupart des hommes et des femmes décrits ici. Mais son lien avec Eze n'en existe pas moins.
Né en 1830 dans la Gironde, il fait ses études de géographie à Berlin et parcourt le monde aux fins de rédaction de sa "Géographie Universelle" en 19 volumes. Il est un homme du temps, c'est à dire universel, polémiste (au point que ses conceptions et sa praxis le conduiront à la déportation à la suite de son engagement aux côtés de la Commune de Paris en 1871) et hautement intellectuel.
Il étudie l'homme dans/et son environnement, chose rare en cette époque globalement assez médiocre quant à la créativité scientifique. Monsieur Prudhomme, qui n'est pas l'ami de Reclus, est, de toute évidence, plus proche du baquet de Messmer que des Fleurs du Mal.
En 1864, il publie tout d'abord chez Hachette "Villes d'hiver de la Méditerranée et les Alpes-Maritimes : itinéraire descriptif et historique" puis, en 1870, l'année terrible : "Nice, Cannes Monaco, Menton, San Remo", ouvrage plus léger et faisant partie de la collection des Guides Joanne dits aussi les Guides Diamant.
Je tire de ces deux ouvrages quelques passages qui permettront à mes lecteurs d'imaginer cet homme partagé entre l'observation géographique et sociale parcourir nos sentiers, sans doute carnet à la main et se sentant bien loin de la légèreté ambiante car, il faut le dire, le futur exilé a déjà en tête les idées qui le conduiront plus loin qu'à Eze mais au bagne.
"Le petit village est réuni à la route de la Corniche par un chemin carrossable d'un kilomètre de longueur, qui descend obliquement sur le flanc de la montagne pour remonter au promontoire d'Eze en suivant un isthme cultivé, au milieu duquel jaillit une fontaine abondante".
Première surprise. Voilà que pour la première fois, la fontaine de la "Colette", si souvent évoquée ici, peut être décrite comme abondante. Mais la suite est encore bien plus surprenante:
"Eza est une ville d'Afrique; des escarpements à pic et de hautes murailles entourent la partie supérieure du rocher que les habitants on choisi pour leur servir d'aire. Les maisons, appuyées les unes sur les autres, semblent ne former qu'un seul édifice, une étrange citadelle ruinée. Les étroites et tortueuses ruelles disparaissent sous les arcades comme autant de chemins couverts..."
"Vus de la Corniche, les débris du château d'Eza ressemblent à une espèce d'éléphant."
Le savant nous donne un renseignement précieux sur les toiles de David dont j'ai également parlé ici.
"L'église du village, située sur une terrasse, immédiatement au-dessous du rocher du château, possédait deux tableaux de David que le grand peintre avait donnés au curé en reconnaissance de l'hospitalité reçue pendant une nuit d'orage. Ces toiles, promptement détériorées, ont fini par disparaître".
Ces toiles auraient donc été naturellement détruites? Possibilité envisageable.
Puis, prenant le futur chemin Nietzsche, le géographe continue sa description imagée :
"Dans les ravins d'Eza, la température est tout à fait africaine. On y trouve des lézards de plusieurs pieds de longueur".
Et suit une pittoresque note de l'auteur : "Voir dans le cabinet de M. Risso, à Nice, le lacerta ocellata pris à Eza."
Rares sont ceux qui, étant passés à Eze, ne mentionnent cet animal. Je recherche une représentation de notre "Bête" mais à ce jour ma quête est infructueuse.
Dans son guide, plus vulgarisateur mais également intéressant, Elisée Reclus mentionne le nombre des habitants d'Eza : 594.
Puis il s'en retourne et l'histoire apposera son nom aux plaques des rues des villes les plus industrieuses des provinces françaises.
Les français découvraient ainsi ce nouveau territoire de la France et envoyaient leurs savants en avant-garde. Elisée Reclus en fait une description que l'on pourrait dire quasi coloniale si, a posteriori, on ne savait que seul le vocabulaire du temps appose au verre de sa photographie assez nette, la buée désuète qui, toujours, voile le lorgnon de l'entomologiste qui s'approche trop près de son sujet.
Pour beaucoup, ne sommes-nous pas toujours des "insectes"?