Un Homme Moderne...

Publié le par Xavier Cottier



Déjà enfant, alors qu'exceptionnellement je me voyais confier par ma grand-mère le précieux manuscrit pour une lecture rapide, je me posais des questions sur le départ du jeune homme de vingt-trois ans.

Le regard d'homme mûr dont fait montre son buste ne m'en disait pas beaucoup plus. Certes, je recherchais en moi-même ce qui avait pu pousser mon six fois grand-père à quitter le berceau somme toute tranquille d'Eze pour se rendre aux confins du monde connu. Je n'ai toujours pas la réponse mais cela n'a pas grande importance.

De 1788 à 1791, le capitaine du "Piémont", navire commercial de haute mer, rédigea chaque jour le journal du bâtiment qu'il a dirigé pendant près de trois ans. Sur les près de cinquante personnes qui composent l'équipage et les passagers, seulement deux ne reviendront pas de leur course. C'est trop, certes mais c'est bien peu considérant les risques qui présidaient à tout voyage vers le grand Est.

 Il connut une mutinerie, au moins deux tempêtes qui furent prêtes de faire périr le vaisseau en mer, a dû composer avec des nations ennemies, avec au sommet du grand mât le drapeau de Savoie. Il fut jugé par la Révolution puis acquitté en 1791, son identité étrangère le prémunissant contre le "crime" d'émigration. La chance? Non pas. Il sert tout simplement sa communauté et le désintéressement personnel qu'il a démontré pousse les nouveaux maîtres des lieux, qu'ils fussent vêtus du bleu de l'armée d'Italie, porteurs des aigles impériales ou restaurateur de l'ordre Sarde, à le renouveler dans ses fonctions.

A son retour, jeune homme et chef de famille, son père étant mort alors qu'il venait à peine d'arriver à Eze, il peut être considéré comme riche. Pourtant, points d'achats somptuaires mais plutôt s'empressera t-il de renoncer sous une forme ou une autre aux vénalités des charges héritées de l'ordre ancien (son père n'était-il pas bailli comtal?) et qui faisaient le pouvoir des Figuiera depuis le début du XIIIe siècle.

En un mot, il est un homme moderne! Ce n'est qu'aujourd'hui qu'analyses rapides ou études bâclées tentent de faire accroire à une Europe d'alors divisée entre tenants de l'absolutisme royal d'une part et, d'autre part, un aréopage rare mais actif d'hommes de progrès.

L'histoire de France, comme celle d'autres pays en cette fin du XVIIIe siècle, démontre que tout changement vrai trouve son origine dans la lucidité de ceux qui ayant le pouvoir visible y renoncent pour celui plus précieux de la véritable légitimité. Naquit ainsi le temps de la notabilité, facteur d'éradication de la prévarication, du népotisme et de la concussion.

 Jadis, l'on était craint parce que l'on était puissant. En ce XIXe siècle, berceau de la modernité, la collation des grades tient à l'image publique de ceux à qui ils vont être décernés. Une image certes mais conforme au sentiment général, ce dernier étant régulièrement consulté.

L'épreuve de la traversée vers les Indes Orientales et l'Asie l'a préparé à gouverner Eze. Son bosco, Philippe Fulconis bien des années auparavant, lui a démontré sa fidèlité. Ces hommes se connaissent depuis leur enfance, leurs familles depuis des siècles. Ce lien est source d'équilibre mais, aujourd'hui, rompu partout ou presque et surtout à Eze, il n'est de jour où le rédacteur des présentes ne se surprenne à penser que toute personne prétendant aux suffrages des français (ceci est valable sous toutes latitudes) devrait administrer la preuve, au sein de sa communauté, de ce qu'il/elle possède déjà une "oeuvre" l'ayant préparé(e) à "gouverner" cette dernière. Bonaparte eut l'Italie et l'Egypte d'où il revint plus pauvre mais glorieux. Rome à la mort des César rendait compte de leurs fortunes et le testament du plus grand d'entre eux (selon moi), Julius Caius, fut lu par Antoine. Il léguait au peuple de Rome ses jardins près du Tibre et trois cents sesterces par tête. Que l'on rétablisse cette mesure et voilà que la France se trouverait cul par-dessus tête.

Le but de ces quelques lignes est bien plus modeste : témoigner d'histoires simples et parfois héroïques qui, aujourd'hui, ne semblent plus retenir l'attention des foules subjuguées par d'autres lumières.


              Extrait du Journal de Ludovic Figuiera-Archives Société Muséale Albert Figuiera

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