Le Voyage de Jules Adenis...

En cette fin du XIXième siècle, les frères Goncourt mis à part, cette myriade d'écrivains qui sillonnent la France frappent à la fois par la médiocrité de leurs ambitions et la richesse de leurs observations. Que de traits relevés comme autant d'instantanés, de phrases entendues puis répétées, de lieux communs sauvegardés et devenus des raretés qui auraient été perdus sans ces opiniâtres voyageurs qui, sans le savoir, travaillaient non pas pour leur postérité mais celle des gens et des choses qu'ils croisaient.
J'en ai cité plusieurs et Dieu sait qu'ils sont légions. Je n'en omets aucun et tous m'intéressent lorsqu'il s'agit de s'arrêter à ce qui a pu être dit au sujet d'Eze au temps où l'on savait encore écrire, c'est à dire faire simplement usage des mots.
Or, Jules Adenis est bien représentatif de ceux-ci. Il véhicule les erreurs mais sans malice, répète ce que dirent ces prédécesseurs mais sans souci de plagier et, somme toute, sa description est poétique :
"Eze que, dans le style imagé qui lui est personnel, M. Stephen Liégeard appelle "un village sur un pal", est bâtie, en effet, sur le sommet d'un rocher pyramidal. Eza, avec ses ruelles étroites et tortueuses, surmontées d'arcades pour la plupart, a tout à fait le type d'une ville mauresque.
"Un escalier naturel, formé des strates du calcaire, conduit aux ruines d'un château qui, jadis, fut entièrement démantelé par Barberousse. Ce château, dont il ne reste aujourd'hui que quelques pans de murs, domine à pic, de 600 pieds, les flots bleus de la Méditerranée.
"L'étymologie d'Eze, selon quelques savants, proviendrait de la déesse égyptienne Isis; d'aventureux Phéniciens, naufragés à cet endroit, ayant mis leur naissante colonie sous la protection de cette déesse.
"C'est monter déjà un peu haut que d'entreprendre l'ascension d'Eza, mais il nous semble que c'est remonter beaucoup trop haut, dans la nuit des âges, que de vouloir retrouver Isis dans Eza, et d'attribuer son origine à une époque légendaire.
"Au-dessous des ruines du vieux château, une église, bâtie sur une terrasse, vient se montrer à point pour rappeler au touriste qu'il n'est pas en terre africaine. C'est un véritable contraste!
"De la fontaine d'Eza, une route de 4 kilomètres conduit directement à la Turbie..."
En lisant ce passage, je me remémore sans peine mes impressions d'enfant lorsque, en effet, Eze avait encore ces inflexions africaines, mauresques; lorsque, dis-je, l'on avait pas sacrifié faune et flore locales au profit d'administrateurs aussi insipides que le "goût" paramétré qu'ils sont chargés de diligenter du nord au sud et d'est en ouest.