Le sentiment amer de la défaite...

Publié le par Xavier Cottier


Et voilà qu'ils retrouvent le sentiment amer de la défaite. Les Niçois, veux-je dire et l'année 1940. Celui de 1870, mêlé d'étonnement et de rage. Cette fois, le front est enfoncé, la France en voie d'être occupée.

  

Les Ezasques savent d'expérience que toute période difficile leur sera moins rude s'ils ne s'éloignent pas trop de la terre nourricière. Guerre ou révolution, l'argent pas plus que l'or n'achètent rien et c'est au quotidien qu'il faut penser à l'ordinaire.

  

Les familles Ezasques qui ont des "points de chute" ailleurs s'y rendront : Nice, l'arrière-pays plus éloigné mais jamais longtemps car il convient de protéger l'essentiel.

 

  C'est ce qu'écrit ma grand-mère à sa fille en cette année 1939 :

    "... ma montagne [Eze] ... je continuerai à vivre là-haut..."

   

L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est n'est pas optimiste et il a raison. La page deux annonce la mort du Professeur Freud et celle, plus modeste, d'Hospice Fighiera, ancien huissier à la Mairie.

  

La flotte des Etats-Unis a déjà quitté Villefranche et la rédaction explique à juste titre que "Les bâtiments de guerre d'un état neutre, en l'occurrence les Etats-Unis, ne pouvaient plus, pour diverses raisons, et en particulier celle du ravitaillement, séjourner dans un port d'un pays en état de guerre. Il est certain que son départ a causé un gros préjudice économique à Villefranche-sur-Mer, et l'absence des marins américains qui faisaient partie de la population locale, laisse un grand vide et beaucoup de regrets."

    Nous savons, heureusement, qu'ils reviendront...

  

Pour l'heure, il s'agit de savoir où est chaque membre de la famille dans l'attente de l'invasion.

  

A Nice, explique-t-elle à sa fille, ma grand-mère a pu assister à cette scène émouvante :

    "De ma fenêtre j'ai vu une fillette de 12 ans qui écrivait sur la chaussée goudronnée, à la craie (peut-être pour les avions) et dans toute notre rue de l'Escarène, en grosses lettres de 1 m de haut sur 3 lignes : "NOUS RESTERONS FRANCAIS!". Cette gosse, cette phrase nous ont arraché des larmes et les gens qui passaient et ceux des tramways étaient si émus en lisant cela. Tout le monde pleure dans les rues. Depuis quelques jours, de ma montagne, je n'entends plus du tout le canon, plus rien. Ce silence est encore plus triste...Tu as dû voir dans les journaux ce magnifique exploit de l'ad. aviateur Le [illisible] qui a mis en fuite 20 avions allemands et italiens... Il en a abattu à lui seul 5. C'est superbe. Un des avions est tombé pas loin de nos maisons, quelque part tout près, par là... Les combats en l'air, c'est terrible! On s'y habitue et on n'y fait plus attention. ... On a réquisitionné notre écurie [Fouant Rossa] pour les cuisines de l'armée..."

 

  Les Ezasques restaient sous le canon. Quid si, comme aujourd'hui, ils avaient constitué cette "minorité" dédaignée? Tout esprit de résistance est, selon moi, lié intimement à un sentiment d'appartenance. Celle qui rapproche de sa terre, de sa montagne eut, aux yeux de l'histoire, plus de nobles et victorieux résultats que bien d'autres plus flatteuses certes et, surtout, "enrichissantes" mais bien médiocres. Si l'on juge l'arbre à ses fruits, et bien si fait, je préfère la craie de la fillette aux cris d'orfraies des hypocrites qui nous cernent. Quant à s'approprier les guerres des "autres", rien de plus simple puisque lesdits autres exportent leurs conflits sur notre terre qui n'en avait pas besoin.


"Le patriotisme c'est l'amour des siens.

Le nationalisme c'est la haine des autres."

Romain Gary

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article