Une Triste Affaire...
Albert Figuiera n'est pas surpris. Ce 1er mai 1910 voit arriver sur son bureau un billet de plus l'avisant des affaires de la communauté.
Celui-ci émane de l'un des membres du Conseil Municipal aux destinées duquel il préside en sa qualité de Maire. Il s'agit de Monsieur E. C., entrepreneur à Monaco. Mais ne nous y trompons pas. Sa famille est d'Eze et elle est ancienne. Le recours à l'amiable compositeur qu'est le notable, qu'il fût élu ou non, constitue l'un des us les plus antiques que l'on pût trouver autour de ce Bassin Méditerranéen et nul Ezasque ne manquera jamais d'en faire usage.
La pièce sinistre va se jouer autour d'acteurs qui paraissent tous être sortis du livret de "Cavaliera Rusticana" ou d'une nouvelle d'Honoré de Balzac.
L'homme est blême. Il vient déclarer le décès de son jeune enfant en cette matinée du mercredi 27 avril 1910. Il est le fermier de Monsieur C. Nul doute qu'il n'aura pas de mal à obtenir le permis d'inhumer alors que chacun connaît la dureté des tâches de l'agriculteur et la cruauté du sort qui le frappe. Se trouve être présent en Mairie un membre du Conseil Municipal, Monsieur Maurice F. et le Garde-Champêtre, Monsieur M.
C'est ce dernier qui lui annonce qu'aucun fossoyeur n'est actuellement disponible. La nouvelle est banale. Ne l'est pas la conclusion à laquelle parvient le Garde-Champêtre : le père éploré devra creuser lui-même la tombe de son fils!
Jeudi 28 avril 1910. Au petit matin, près du "Carré des Enfants", l'agriculteur italien voit sa peine transmutée en colère lorsqu'il constate que rien n'a été fait pour recueillir le petit corps de son précieux enfant.
Qu'est-ce, après tout, qu'un simple trou à la rare terre du monolithe d'Eze? A-t-il jamais réclamé les hauts tombeaux bâtis? Nullement. Juste comme l'on plante un jeune arbre pour lui faire donner la pauvre grâce des Limbes.
Un homme, autre Joseph d'Arimathie, passant au loin de ce lieu honteux, consent à prendre la pelle et faire office de fossoyeur. Ce fut après qu'il eût entendu de la bouche Pharisienne du Garde-Champêtre cet obscène : "Et puis la loi en France est ainsi!".
Le Maire, saisi de l'affaire, fit diligence et, sans réprimer l'indigent légalisme du plus bête que méchant Garde-Champêtre, lui confia des charges d'un autre ordre.
Dans la bibliothèque d'Albert Figuiera, les "Pensées" de Blaise Pascal. En lui, peut-être, ce souvenir de cette si belle sentence :
"Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais." - "Pensées", 1670 - Fragment 210