Le "diable dans le bénitier"...

Mancies de toutes sortes furent toujours pratiquées à Eze.
Elles sont le versant éclairé des pratiques dites magiques car tournées uniquement vers la divination. Certes, cette dernière fut condamnée par les Églises mais personne ne voit là grand mal.
"Affaire de femmes" disent les uns, "à éviter" pensent les autres mais chacun lit le temps comme dans un livre ouvert dont certains et surtout certaines peuvent lire les arcanes.
Puis, il y a l'autre côté de Chronos. Il s'agit du temps rituel, sacralisé. Il passe par le Temple, en l'occurrence l'Église. La Maison de Dieu est habitée. Parfois à son insu et il convient donc de la débarrasser de ses hôtes indésirables.
Je me souviens, enfant, de cette vipère qui avait trouvé refuge dans la nef de l'Église. paroissiale. De la bouche à l'oreille, il y a avait alors peu s'agissant de la sécurité de tous; aussi très rapidement surgirent des hommes décidés à supprimer la vermine rampante.
Néanmoins, face à l'urgence, le Curé a-t-il ordonné qu'on la pousse en dehors de l'Église. pour mettre fin à ses jours de reptile trop symbolique pour survivre. On ne tue pas dans l'Église., voilà tout. Sitôt dit, sitôt fait.
Le Doyen Bonifassi, peu de temps après, m'a montré les nombreuses représentations du "Malin" dans l'Église. et la Chapelle des Pénitents Blancs. Il est craint. Son nom est "Légion" mais il est l'Innommable.
Sous le bénitier du lieu de culte de la Confrérie du Rosaire, Compagnons du Gonfalon, hommes et femmes dévoués au salut de l'âme et du corps, le visage caprin d'un Satan gravé à même la pierre regarde les fidèles qui l'ignorent. La tradition dit que c'est là qu'il réside car qui le chercherait ici?

Bénitier de la Chapelle des Pénitents Blancs - Photo SMAF
Trois faits expliquent, s'il le fallait, l'attachement des Ezasques à l'invisible.
Tout d'abord, les origines même du village. Ce qu'il reste de Celte, de Grec et de Romain n'a pas été éradiqué depuis qu'en l'An VI avant Jésus-Christ le Sénat et le peuple de Rome ont décidé d'ériger le trophée d'Auguste à La Turbie, y inscrivant les noms des peuples alpins vaincus : Trumpilini, Camunni, Vennonettes, Venostes, Isarci, Breuni, etc. Et n'ont pas disparu des consciences l'appartenance au monde naturel donc sous l'effet du miroir de la vie, de même, à celui surnaturel.
Ensuite, évoquant la nature, celle du village est particulière. Bâti sur une aiguille de pierre, il y a en lui quelque chose de la "Maison Usher", ainsi que nous l'avons déjà signalé ici, alors qu'il semble que les peuples lithiques soient plus tendus vers la conservation de l'indicible que les peuples de la Mer qui, eux, la nuit tombée, cherchent plutôt dans le rêve que dans l'écoute de l'obscurité la satisfaction de l'irrationnel qui sommeille en tout homme.
Enfin, tout lieu élevé, du Mont Athos en passant par le Potala de Lhasa, devient le siège inévitable d'une spiritualité janusienne où bien et mal se confrontent comme au champ clos invisible d'un ring qui ne l'est pas moins. Cette altitude a besoin d'un repère pour pouvoir affirmer sa suprématie et si nous n'atteignons pas les 3700 mètres du Potala, il n'en demeure pas moins qu'Eze est le seul village côtier qui domine la mer de toute part.
Il n'y a pas si longtemps, moins d'un siècle mais plus longtemps qu'il n'y paraît s'agissant des choses dites de l'irrationnel, un pêcheur d'Eze dont le revenu journalier dépendait uniquement de la générosité de la mer, a dû rebrousser chemin avec pour toute explication à l'endroit de sa femme "J'ai rencontré la Masca". Sa fille, aujourd'hui disparue et à un âge avancé, me raconta l'histoire.
Les Ezasques se souviennent de Madame D. (conservons le mystère), qui le soir venu quittait la "Bohémienne", sa haute maison.
Cheveux "ailes de corbeau", lunettes noires, le même taxi venant la chercher -toujours le même- et la conduisait à Monaco, plus exactement au Sporting d'Été. Là, à l'abri d'un paravent, ouvrant son éventail de lames du Tarot de Marseille, la dame d'Eze prédisait l'avenir aux célébrités de passage.
De fait, les bons ou mauvais "esprits", succubes et autres incubes sont un peu comme les maladies anciennes : leurs syndromes semblent, avec le temps, comme s'édulcorer pour laisser place à d'autres germes de l'esprit.
Nous nous surprenons parfois à les regretter tous, tant le "vécu" Ezasque moderne est mièvre, médiocre et, par bien des côtés, choquant tant il semble ignorer la grandeur passée qui fut d'autant plus élevée qu'elle fut occultée au profane, c'est à dire à qui n'était pas d'Eze.