Michel-Marie Poulain, l'Artiste d'un temps qui n'est plus...

Portrait de Clorine Cottier-Abeille, mère du rédacteur des présentes et dédicace du catalogue de l'exposition Michel-Marie Poulain de 1946 à Paris - Publié le 30 mars 1953 - Collection Société Muséale Albert Figuiera
... Village d'artistes... Je me dois d'en dire plus sur Michel-Marie Poulain, illustrateur de la Chapelle des Pénitents Blancs comme il a été dit plus haut.
On ne peut l'évoquer sans qualifier de "secondes Années Folles" les années 1950-1960, sources de tellement de créativité.
C'est à cette époque qu'après l'ère des musiciens, arrivent les peintres : Sevek, Doussot, Leclerq, Delarue, etc. sous le regard désabusé de Blanchot, le philosophe qui nous a fait, un temps, renouer avec les étapes Nietzschéennes. Ayant connu Blanchot, je me réserve de décrire ce personnage tiré du siècle comme d'un décor et qui n'y trouva la paix qu'en le quittant, ce qui est bien propre aux hommes de qualité!
Ils furent tous des nuits blanches de Saint Germain, ou plus obscures de la Place du Tertre qui ramenèrent les créateurs vers la destination inévitable de l'époque : Eze, Saint-Paul de Vence ou plus modestement Nice. Modestement, terme bien impropre, alors que notre Urbs draine tellement de génie et de qualité....
Le chef de file, après Matisse qui fait office de père commun, est indiscutablement Jean Cocteau. Adulé plus que prisé, il est le généraliste de tous les arts touchés par la guerre : le cinéma, les arts graphiques, plastiques, poésie et littérature.
La surenchère est partout et elle est la règle. Michel-Marie Poulain est de ceux qui, à Paris, savent que la clef de la célébrité réside dans l'excès. De talent d'abord, et il n'en manque pas; d'image ensuite et pour la construire l'ancien sous-officier des dragons va se faire femme ainsi qu'il l'explique longuement dans son ouvrage "J'ai Choisi Mon Sexe", rédigé par Claude Marais.

Son atelier se trouve rue Principale. Jolie maison toute en escalier où il travaille beaucoup et n'y reçoit que ses intimes. Mes parents en furent et moi-même, bien qu'enfant, en conservant le souvenir des très riches heures d'un monde qui fut d'autant plus dense qu'il ne dura point...
Son point de chute est le "Troubadour", rue du Brec, tenu alors par M. et Mme. Blanchard qui ne s'étonneront jamais de voir la fille du peintre l'appeler Papa en dépit de ses jupes dites "soleil", mode du temps.

Collection Société Muséale Albert Figuiera
Il est entendu, alors, que toutes les phobies s'arrêtent au pied du village et y commencent les passions. Michel-Marie Poulain est un artiste indiscutable. Influencé par Matisse puis par Dufy, toute son oeuvre recèle des trésors qui n'ont jamais été exploités à la hauteur de leur qualité. Sa vie privée intéresse les uns et les autres mais point besoin de racontars puisque l'artiste lui-même y consacre un ouvrage entier.
Humainement, l'homme est affable et sans l'arrogance qui caractérise aujourd'hui les faiseurs de piètre qualité.
Pas d'hommes dans sa vie, hormis sur quelques photos savamment préparées afin de laisser accroire à la Cour du Roi Cocteau qui se réunit à Saint-Jean-Cap-Ferrat que c'est bien plutôt à Eze que les choses se passent.
Non, plutôt est-il entouré de femmes. Une surtout.
Colette. "... une femme étonnante; douce, décidée, prévenante, intuitive et merveilleusement active."
Je l'ai connue et en garde, étant enfant, le souvenir d'une femme élégante, soucieuse de chacun et de la trempe de celles qui semblaient, par humilité, n'être que des satellites de planètes monopolisant toute attraction; en fait, à l'instar d'une Louise de Vilmorin ou d'une Sophie Tolstoï, les gardiennes du temple, tissant fil après fil le linceul de l'immortel.
Michel-Marie Poulain et Colette sont inhumés au cimetière d'Eze. Ce fait n'est pas vain et éclairé à la lumière de cette citation du livre du peintre, il ne peut qu'émouvoir :
"Il rêve tout haut :
...Vivre ici, vivre ici toute l'année ou presque.
La sage Colette tempère cet élan :
_ il n'y faut point songer, Mi-Ma, tu as besoin de Paris et Paris a besoin de toi.
... On s'installe de façon un peu bohème près du Château de la Chèvre 'Or, auberge gastronomique dans une de ces maisons du vieux Eze qui conservent en dépit de la lumière extérieure le mystère et les clairs-obscurs des demeures médiévales; on installe une galerie, mais surtout on dresse le chevalet et l'on peint, l'ont peint éperdument."
Jean Anouilh, le dramaturge que nous savons, présente l'oeuvre de Michel-Marie Poulain et, dans son style inimitable, la commente avec humour.
"Le scandale, qui entoure toujours la liberté, ne doit pas rejaillir sur son oeuvre. Poulain n'est pas une figure amusante de la faune parisienne qui brosse aussi des toiles, c'est avant tout un artiste, mieux : un ouvrier robuste et consciencieux devant les lois de son art.
"Cette lui qui a fait oeuvre de créateur, c'est-à-dire d'homme au meilleur sens du mot."
L'artiste est inhumé à Eze et ce n'est pas un hasard. Il faisait partie de ces hommes, à l'instar de Sevek dont je parlerai plus tard, qui ont vécu en nos murs et y sont ensevelis sous une terre qui, visiblement, toujours leur parut plus légère.
Notre Société n'est point que d'histoires faites alors que les uns et les autres la composant connurent cette époque que d'aucuns défont en la décrivant, c'est-à-dire mal ou avec complaisance. Plutôt, est-ce de vie qu'elle est composée aussi la question de savoir si nous avons connu Michel-Marie Poulain ou non, alors que oui nous l'avons connue, est sans importance face au fait de savoir si nous avons aimé ce temps. Or, oui, nous l'avons aimé, car il fait partie intégrante de cet Eze intangible dont nous sommes les témoins actifs et, ajouterai-je, vigilants.